Article tiré de :
wwww.convergencequebec.com

Je ne vous apprends rien si je vous dis que le Québec est en éternelle quête identitaire. Pour ma part, je suis d’avis que cette quête est raisonnable et même nécessaire, bien qu’elle nous occasionne parfois de l’inconfort. Mais à certains moments, la société doit subir un examen de conscience. Devenons-nous un peuple plus généreux, ouvert et accueillant envers les nouveaux arrivants, tout en étant réalistes par rapport aux défis rattachés à leur intégration? Sommes-nous tolérants à contrecoeur ou devenons-nous de plus en plus une société qui évacue la crainte de l’autre au profit d’un accueil sincère?

La polarisation politique, ethnique et religieuse nous guette tous. À des moments comme celui-ci, c’est difficile de ne pas adopter une posture radicale. Pour certains, nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère de paix et d’harmonie grâce à la laïcisation de l’État. Pour d’autres, les idéologues de la laïcité font tout en leur pouvoir pour faire du Québec un état policier. Qui a raison, ou plutôt, qu’en est-il au fait? Ce qui est certain, c’est que la façon dont nous traitons tous nos citoyens en dit long sur qui nous sommes.

Exiger l’empathie

Je suis perturbé par les actions prises récemment par le gouvernement québécois en vue de la laïcisation de l’État. Mais ce n’est pas parce que je me sens personnellement attaqué par les lois qui ont été adoptées en ce sens. Puisque je suis chrétien, et de plus, chrétien protestant, je ne porte aucun « signe ostentatoire » qui m’identifie à ma religion, si ce n’est de l’anneau que je porte au doigt.1 J’ai l’option de ne pas protester pour le moment, car je ne suis pas directement concerné.

Par contre, je vis en société comme le reste des Québécois : mes trois enfants fréquentent l’école publique et je dois de temps à autre me présenter aux institutions provinciales pour payer mes droits et recevoir les services de gens qui exercent une autorité sur moi, qu’il s’agisse d’une policière ou d’un agent de service à la clientèle au bureau de la SAAQ. Ce n’est pas parce que je suis un résident québécois avec des convictions religieuses que je suis exempt de l’impact des convictions religieuses des autres. Comme tout un chacun, je dois me poser cette question : « Est-ce que cela me dérange d’être servi par un homme sikh portant un turban ou par une femme musulmane portant un hijab? »

Je m’inspire du commandement fondamental pour la vie en société que me donne ma religion comme ligne directrice : « Faites pour les autres ce que vous voudriez qu’ils fassent pour vous. » C’est ce principe qui doit encadrer mon approche aux autres, surtout envers ceux qui ne me ressemblent pas.

C’est à ma foi que j’ai recours pour répondre à cette question. En tant que chrétien, je dois me mettre à la place de l’autre pour m’assurer de le traiter avec empathie et un souci réel pour son bien. Je m’inspire du commandement fondamental pour la vie en société que me donne ma religion comme ligne directrice : « Faites pour les autres ce que vous voudriez qu’ils fassent pour vous. »2 C’est ce principe qui doit encadrer mon approche aux autres, surtout envers ceux qui ne me ressemblent pas.3 Et je dois exiger que l’État agisse également avec empathie, non parce qu’il s’agit d’un principe chrétien, mais humain.

Un Québec pour tous?

Non, les symboles religieux de mes concitoyens ne me posent pas problème, car je réalise que ces symboles sont pour eux des marques d’association culturelle très profondes dont je ne saurai jamais apprécier pleinement l’importance. De plus, bien des gens qui portent des symboles religieux sont de nouveaux arrivants dans la province qui vivent non seulement un choc culturel du fait d’être une « minorité visible », mais font également face à une étape d’adaptation difficile dans un pays et une culture dont les moeurs et valeurs sont souvent très différentes de celles d’où ils viennent.

Devrions-nous imposer à ces gens vulnérables non seulement l’exigence de se conformer aux valeurs de leur pays d’accueil (ce qui est légitime), mais aussi leur exiger de renier les identificateurs de leur culture d’origine?


Devrions-nous imposer à ces gens vulnérables non seulement l’exigence de se conformer aux valeurs de leur pays d’accueil (ce qui est légitime), mais aussi leur exiger de renier les identificateurs de leur culture d’origine?

Vous pourriez me dire : « C’est un argument d’une personne religieuse envers une autre. Cela ne concerne pas la majorité des Québécois » ou bien « Tu utilises ta foi pour défendre le multiculturalisme. » C’est vrai que ma foi m’inspire l’empathie et la miséricorde envers ceux qui souffrent, mais il ne s’agit pas d’un argument uniquement chrétien. Il est question d’humanité et de valeurs reflétées autant dans la Charte des droits et libertés de la personne que dans les moeurs de la société québécoise (bien que ces valeurs soient tristement absentes de beaucoup de nos discours politiques et de nos interactions sociales).

Identité et héritage

Permettez-moi d’examiner cette question sous un angle encore plus personnel. Ma décision ne concerne pas uniquement ma propre personne. Je suis également responsable de trois garçons en bas âge qui fréquentent l’école publique de notre arrondissement. Comment me sentirais-je, moi, papa chrétien, si mon fils de 5 ans était placé dans une classe de maternelle dont l’enseignante est une dame musulmane qui porte le hijab? Est-ce que j’accepterais qu’elle enseigne à mon fils tout en portant un symbole ostentatoire de sa foi? Après tout, je désire transmettre mes valeurs à mes enfants.

Ma réponse est toujours oui. Je veux que mes enfants grandissent avec des convictions personnelles qu’ils auront adoptées en pleine connaissance des autres philosophies qui existent et qui sont pratiquées ouvertement par les gens qui les entourent.4 De plus, je ne veux pas qu’ils aient honte de leurs valeurs, que ces valeurs soient acceptées par la majorité de la population ou non. Je n’ai pas à avoir peur des croyances religieuses de mes voisins pourvu que ces croyances ne me soient pas imposées. C’est cela que je ne veux pas pour mes enfants ou pour les enfants de mes voisins. Je ne veux pas que quiconque ait à grandir dans une société que leur défend d’exprimer qui ils sont ou ce qu’ils croient autant dans la sphère privée que sur la place publique.

La seule menace idéologique qui est imposée dans les écoles en ce moment c’est celle de la laïcité. Si les adultes n’ont pas le droit d’exprimer ouvertement leurs croyances à travers leur habillement, croyons-nous honnêtement que cela ne communique aucun message à nos enfants?

Si une personne en position d’autorité se voit interdire le droit de suivre ses propres convictions religieuses, les enfants qui adhèrent à des religions où le port d’un symbole religieux est requis se retrouvent devant un choix difficile : soit choisir d’appartenir pleinement à la société québécoise […] soit choisir d’être marginalisé.

Nous savons que la majeure partie de la communication ne passe pas par les mots. Si une personne en position d’autorité se voit interdire le droit de suivre ses propres convictions religieuses, les enfants qui adhèrent à des religions où le port d’un symbole religieux est requis se retrouvent devant un choix difficile : soit choisir d’appartenir pleinement à la société québécoise, bénéficiant de toutes les possibilités d’avancement que cela occasionne, soit choisir d’être marginalisé. La laïcité de l’État, tel qu’interprétée par la loi 21, marginalise toute personne qui n’adhère pas à cette philosophie, lui interdisant de devenir fonctionnaire à moins de renier ses convictions religieuses. La laïcité ne constitue pas une position neutre. L’hypocrisie flagrante de nos dirigeants sur ce point serait risible, si elle n’était pas si funeste.

Croyons-nous sincèrement que c’est cela qui va porter à la cohésion sociale et même à l’amour et la fierté de la culture québécoise chez les gens que nous traitons ainsi? Voulons-nous être un peuple uniformisé autour d’une philosophie d’exclusion et de discrimination? Avons-nous suffisamment réfléchi aux implications de la laïcité?

Évolution ou abrutissement?

Comment envisageons-nous le Québec des années à venir? Voulons-nous une société craintive où la conformité est imposée par un gouvernement propagandiste et promoteur d’un idéal culturel exclusif et discriminatoire? Ou voulons-nous être une société suffisamment courageuse pour être une « terre d’accueil » à des gens qui non seulement ne nous ressemblent pas, mais ne croient pas nécessairement les mêmes choses que nous? Avons-nous suffisamment confiance dans nos convictions (qu’elles soient laïques ou religieuses) que nous pouvons tolérer les croyances des autres sans voir ces différences comme une menace à notre identité?

Avons-nous suffisamment confiance dans nos convictions (qu’elles soient laïques ou religieuses) que nous pouvons tolérer les croyances des autres sans voir ces différences comme une menace à notre identité?

Les convictions de la vie privée influencent nécessairement les actions prises dans la vie publique. C’est justement pour cette raison que le gouvernement actuel veut imposer un « mur » entre la vie privée de ceux qui ne partagent pas leurs idéaux et la place publique. Rendons-nous à l’évidence : il s’agit d’un projet sociétaire de « ghettoïsation ». Nous ne pouvons permettre à notre province de devenir un endroit où nous classons les gens selon des castes supérieures et inférieures sous le prétexte de la neutralité de l’État.

Le peuple québécois doit assumer sa responsabilité morale devant ses projets de société. Sommes-nous en train d’évoluer vers une plus grande humanité ou sommes-nous en train d’abrutir notre conscience collective avec les murs que nous érigeons entre nous? Faisons cesser le déclin moral et humain de nos structures sociales. Ayons foi dans l’avenir du Québec, un Québec inclusif, généreux et rempli d’empathie où tous les citoyens sont encouragés à vivre selon la force de leurs convictions.

  1. Dans un élan de lucidité (ou de fonctionnalité), le gouvernement a décidé de retrancher la bague de mariage des symboles visés par la loi 21. https://www.tvanouvelles.ca/2019/06/12/signes-religieux-flou-entourant-la-bague-de-mariage-1
  2. La Bible, Luc chapitre 6 verset 31.
  3. Dans les versets 27 à 36 de Luc chapitre 6, Jésus enseigne ceci à ses disciples : « aimez vos ennemis, faites-leur du bien et prêtez sans espoir de retour ». Bien que je ne considère aucunement les personnes d’une autre religion comme des « ennemis », cette exhortation s’applique dans tous les cas de convictions qui divergent des miennes.
  4. En interdisant le port de signes religieux qui constituent des éléments essentiels de la pratique d’une religion, nous reléguons implicitement la pratique religieuse au statut d’un passe-temps que peuvent pratiquer les gens dans leur temps libre, mais sans impact réel sur leur vie. Interdire l’expression « vivante » d’une religion dans la sphère publique c’est de travailler activement à la disparition de la religion dans la province. La laïcité imposée n’est aucunement neutre.

Jeremy Favreau
Jeremy est le Lead créatif chez Pouvoir de Changer – Étudiants. Il vit à Montréal avec son épouse Selene et leurs trois jeunes garçons.