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BLOGUE DE CONVERGENCE QUÉBEC
PARTENAIRE DE MISSION QUÉBEC

Choisir de délaisser des relations réciproques au profit de relations authentiques

« T’avais vraiment pas besoin de faire ça », m’a assuré Jean, mon voisin d’en bas. « C’est très généreux de ta part, merci. » Plus tard, il m’a dit que la pizza faite maison que je lui avais offerte était délicieuse – la meilleure croûte qu’il ait jamais goûtée. Un simple compliment exprimant la reconnaissance ne m’a jamais fait sentir aussi honteux. De mon point de vue, ce n’était pas une pizza. C’était un pot-de-vin.

Ma femme et moi habitons un petit appartement dans un triplex à Montréal, entre les voisins d’en haut et ceux d’en bas. C’est une situation dont nous étions très heureux lorsque nous nous sommes joints à une Église dont les membres avaient comme vision d’emménager dans le quartier environnant. Cette expérience a porté les fruits lentement cultivés d’une communion fraternelle avec les autres membres de l’Église. Mais la politique de porte ouverte parmi les frères et sœurs de l’Église a été plus difficile à appliquer à mes voisins non croyants. Je suis convaincu que cette difficulté ne découle pas du cœur de mes voisins, mais du mien.

De la pizza assortie de conditions

Je ne pense pas activement de mal de mes voisins, mais je n’espère pas le meilleur d’eux. Selon moi, les relations doivent être réciproques, c’est-à-dire que des comptes doivent être tenus et équilibrés, de peur que je devienne le bénéficiaire de trop de gentillesse et que je perde le privilège d’être le bon voisin. Cette façon de penser m’a amené à rendre plus alléchante une récente demande d’utilisation de la cour arrière appartenant à Jean et Joanne, les voisins d’en bas. C’est la raison pour la pizza faite maison. Ils nous avaient clairement dit que nous pouvions utiliser leur espace à notre guise, mais je m’étais déjà prémuni contre le risque de trop recevoir et je ne pouvais pas m’empêcher de m’accrocher au pouvoir que la pizza me conférait. Je n’allais rien devoir à personne.

Sans en avoir conscience, la vérité que mon espoir et ma liberté ont été achetés par la miséricorde de Dieu s’est transformée en la croyance que j’étais suffisant pour répondre aux besoins des personnes non sauvées. Il est surprenant que je n’aie pas abandonné l’évangélisation il y a longtemps, bien que je l’aie peut-être déjà fait. Cet autosabotage a été causé par une approche malsaine de l’évangélisation selon laquelle je ne mériterais plus ma place dans le Royaume si je ne faisais pas avancer mes voisins de façon évidente vers le salut.

Avec le temps, cette façon de penser est devenue un obstacle au développement de mes relations avec mes voisins, mes collègues de travail et même un bon nombre de mes amis proches. Lorsque la proclamation de l’espoir de l’Évangile est une obligation qui peut être remplie avec succès ou non, les gens deviennent des succès (ou des échecs) potentiels dans ma collection de trophées pharisaïques, pas des amis. C’est là où réside le problème. Je crois n’avoir jamais désiré une amitié avec les cibles de mes efforts d’évangélisation; je désirais des résultats.

Est-ce que je me soucie véritablement de mes voisins?

L’aspect le plus frustrant de ces aventures dans l’art d’être voisin est le nuage paralysant de culpabilité créé par mon désir d’atteindre mes voisins (les sauver) et mon désir d’être autosuffisant. Je pense : je dois le faire, mais je ne peux pas. Je veux aimer mes voisins, mais je ne les aime pas, et je ne réussis pas très bien à me positionner pour en être capable.

Convaincu de mon incapacité, j’ai obtenu ce que je voulais au fond de mon cœur : le sens de destinée que me procure une mission divine et une distance sûre de mes voisins. J’étais capable de me féliciter d’actes de service comme livrer des biscuits le matin de Noël, remettre à l’endroit des poubelles renversées, et l’acte de gentillesse classique par chez nous l’hiver : pelleter le trottoir. Mais ces actes de service n’ont jamais mené à une vie partagée. Je tenais de beaux discours, mais la réelle intimité n’était pas quelque chose que j’étais prêt à tenter. Les risques m’effrayaient; les précieuses illusions d’autosuffisance que je projetais ne tiendraient peut-être pas après un examen plus attentif, surtout aux yeux et aux oreilles situés à quelques mètres de mon royaume chancelant.

Des frustrations grandissantes par rapport à mon manque de « progrès » avec mes voisins m’ont amené à remettre en question mes suppositions. Est-ce que je me souciais de mes voisins? Est-ce que je les appréciais même? Non, pas vraiment. Et je ne les appréciais certainement pas pour qui ils sont tout simplement. La culpabilité que j’avais ressentie s’est transformée en honte amère. Je ne suis pas Jésus, mais je n’agissais pas comme un pécheur sauvé par la grâce; j’agissais en petit sauveur.

Reconnaître que j’ai besoin de mes voisins autant qu’ils ont besoin de moi

Si je voulais que les barrières tombent, je savais que je devais être plus à l’aise avec mes propres besoins. J’ai donc commencé à demander de l’aide. Ça n’a pas ouvert la voie à une hospitalité divine, mais je suis maintenant plus heureux de voir mes voisins, et ils me sourient en retour. J’ai raté de nombreuses livraisons alors j’ai demandé à la femme d’en haut de garder mes colis jusqu’à ce que j’arrive à la maison. J’ai aussi exprimé mon intérêt pour le jardin du couple d’en bas et j’ai trouvé la grâce d’accepter des bacs à plantes, des semences de fleurs et un accès gratuit à tous leurs outils de jardinage pour participer au jardin. Je ne peux que deviner quelles en sont les raisons, mais d’avoir mes propres besoins a prolongé nos interactions et les a rendues plus fréquentes. J’ai l’impression d’apprendre à connaître mes voisins pour la première fois.

Le fait de me débarrasser de mon faux-semblant d’autosuffisance nourrit une hospitalité mutuelle. Je ne suis pas obligé de servir mes voisins jusqu’à ce qu’ils se soumettent. J’apprends plutôt à les valoriser pour leur bien, et pas juste pour mon propre bien. Je suis celui qui avait besoin d’être débarrassé de mes suppositions et de ma tendance à mettre le profit avant l’humain. Maintenant, trois ans après les premières rencontres, et quelques semaines après le pot-de-vin sous forme de pizza, tous les voisins se rassembleront pour un party dans la cour arrière.

Je ne sais pas ce que les boomers bohémiens d’en bas pensent de mes rêves de jardin de cuisine, ou si la jeune femme syrienne d’en haut pense que je fais trop de commandes sur Amazon, mais je sais qu’il y aura plus de pizzas sans condition. Quelle merveilleuse façon de commencer à vivre davantage avec les autres en partageant une pointe et en jouissant de la grâce d’une cour arrière partagée en pleine ville – sans condition.

Cet article fut publié antérieurement sur Fathom. Traduit par Rachel Touchette. Utilisé avec permission. © Convergence Quebec 2018.

Matthew Civico écrit et enseigne à Montréal où lui et sa femme ont comme priorité de faire bonne chère et de jouir de la vie avant d’amasser des sous. Ses écrits ont été publiés sur Christ and Pop Culture, Love Thy Nerd, et Area of Effect. Il tient un blogue à mattcivico.com et il microblogue à @mattCivico.